Vestige de l'Observatoire du Mont-Mounier. Cliché P.Thomassin, Roudoule.
Vestige de l'Observatoire du Mont-Mounier. Cliché P.Thomassin, Roudoule.

Observatoire du Mont Mounier (ruine)



Type de patrimoine :
patrimoines architecturaux ; architectures civiles ; observatoires
Nom français :
Observatoire du Mont Mounier (ruine)
Historique :
Introduction

Du haut de ses 2 817 m, le mont Mounier occupe une situation centrale entre vallées du Var et de la Tinée. Montagne du crétacé inférieur, il fait partie de la chaîne de Pal et domine les gorges du Cians qui constituent une sorte de fossé recevant les eaux d’une zone de 172 kilomètres carrés. Ses puissants contreforts est et ouest, comme ses barres au Sud, l’ont fait souvent appeler « lion », « cathédrale gothique » ou encore « roi » trônant au milieu de satellites moins ambitieux que lui, et qui l’entourent comme une cour. On en compte habituellement sept : lou Démant, lou Sadour, Galestrièro, Burento, lou Couloumbet, l’Adré et l’Estrop. Cet environnement immédiat était très giboyeux fin XIXème siècle, et sa flore était riche et variée. Les intérêts du Mounier sont ou ont été multiples : géologique, géodésique, botanique, astronomique, météorologique et historique. Ce sont surtout ces trois dernières dimensions que nous allons évoquer ici.

I. Les origines

Le toponyme « Mounier »

Pendant longtemps et jusqu’au milieu du XXème siècle, il s’appela Monnier, dérivé de « mons niger » signifiant « mont noir ». CESSOLE l’écrivit « Mounier » en 1893, mais après de nombreuses recherches et discussions avec des érudits, il optait un an plus tard pour la dénomination « Monnier », la plus répandue dans les écrits de l’époque et de plus collectée chez les autochtones. Il notait d’abord que certaines vieilles cartes d’Etat-Major sarde donnaient le nom de « meunier ». Ce nom était à ses yeux une déformation de « Monnier », comme pour « Mounier ». Il écorchait d’ailleurs au passage une étymologie fantaisiste selon laquelle les neiges tardives paraient la montagne de longs mois durant, la rendant blanche comme un meunier. Même si la particularité du Mounier est de conserver longtemps la neige sur ses versants, c’était bien là un comble pour un nom signifiant « mont noir » ! CESSOLE étayait l’explication de RISSO (le calcaire bleu-noir ayant donné « mons niger ») par la présence à proximité de la Cimanegra, ainsi que d’une autre dénomination prise sur une très ancienne carte manuscrite du département : mont Niert [2]. Selon lui, l’évolution de « Monnier » en « Mounier » viendrait peut-être d’une erreur de copiste ou d’imprimeur, le u et le n étant interchangeables en écriture manuscrite.

Les expéditions au Mounier

Première figure locale à monter au Mounier, le naturaliste niçois RISSO, qui fit plusieurs fois son ascension, notamment avec FODERE début XIXème siècle. Ce dernier la qualifia en 1803 de « plus élevée des montagnes secondaires du département ». Selon RISSO, vers 1820, son pic s’écroula avec « un fracas horrible », ce qui signifierait qu’il était plus haut [3]. Il affirma aussi que l’on pouvait y apercevoir « assez distinctement » le Ventoux, le fort Lamalgue près de Toulon, les îles d’Hyères et celle de Pomègue près de Marseille, ainsi que les plaines de la Crau et les embouchures du Rhône. Gageons qu’il s’agissait là d’une plaisanterie. Il est vrai que le Mounier offre – tout comme le Cheiron et le Mont Vial - une des plus belles vues du département sur les Alpes maritimes et au-delà : Corse, Viso, Pelvoux...

Puis en 1858, l’économiste et sénateur Jean-Joseph GARNIER y monta, en compagnie d’un autre Beuillois - le propriétaire de la montagne - Maurice POURCHIER. Ils déposèrent « orgueilleusement » leur carte de visite « sous une des pierres qui forment la colonne élevée sur le plus haut sommet (…) par les officiers piémontais du Corps Royal d’Etat-Major ». Preuve de l’importance stratégique de la montagne : elle était déjà parcourue par les militaires qui devaient s’en servir de poste d’observation ou de terrain de manœuvres [4]. POURCHIER vendit le Mounier en 1868 à la commune de Roubion pour 60 000 francs, payés moitié en argent, moitié en bois.

Le 7 août 1888, l’avocat Antoine RISSO récolta au grand pic plus d’une trentaine de plantes et fleurs, dont le fameux génépi (Artémisia glacialis).

Enfin, ce fut le tour du Chevalier Victor de CESSOLE à visiter le mont en août 1892, à partir de Beuil, guidé par l’aubergiste POURCHIER. On comptait 3 h avec un mulet pour faire cette randonnée via le col de Mulinès. A l’époque, l’itinéraire passait par le Mont Démant puis bifurquait vers l’est, au pied du Mounier, où sort une source et montait directement par les éboulis à l’échancrure entre les deux cimes. La pointe orientale était alors nommée « Grand Pic du Monnier ». Déjà inscrit au C.A.F., CESSOLE n’allait cesser de louer cette montagne et la promouvoir dans des monographies du bulletin du C.A.F. Section Alpes-Maritimes, ce qui contribua à la choisir pour la construction de l’observatoire [5].     

Il y alla de nombreuses fois, et parfois pour des séjours dans la maison d’habitation de l’observatoire, tantôt ému par de merveilleux levers et couchers de soleil, tantôt devant rebrousser chemin devant d’effroyables tempêtes [6]. Ainsi, il put voir à la clarté hivernale tous les jours de la première quinzaine de février 1896 le phénomène « inoubliable » du « spectre ». Déjà observé au Mont Blanc, il expliquait que « la montagne projette, au moment du lever du soleil, son ombre dans l’espace ». Depuis la petite cime, la pointe sommitale « dessine aussi dans les airs à une distance de plusieurs kilomètres sa belle pyramide ». Durant environ une demi-heure, « les contours du spectre, d’abord vivement colorés de vert et de bleu, passent successivement par diverses nuances et peu à peu cette grande ombre s’efface devant l’apparition de l’astre ».

Deux ans auparavant, en décembre, CESSOLE louait déjà le « spectacle vraiment grandiose » du Mounier lorsque la lune se lève : « Le jour ne subit presque pas d’interruption : c’est une seconde journée qui commence, semblant nous apporter comme l’illusion de ce que peut être le soleil de minuit au pôle Nord. Malgré la nuit, nous continuons en effet, de notre haut belvédère, à jouir de la vue complète des Alpes, en admirant le reflet rouge que la clarté de la lune communique aux champs neigeux. »

II. L’observatoire du Mounier

Projet, construction et destruction

Ces trois étapes s’enchaînèrent en peu de temps, fait singulier pour l’époque au vu de l’éloignement du site, des difficultés pour y travailler et y rester. Et pourtant, en 1893, la création d’une station d’observation astronomique au Mounier était envisagée comme « relativement facile et réalisable à bref délai » par les responsables de l’Observatoire de Nice. Ils se basaient en fait sur un programme bien défini : les recherches étaient fixées d’avance et limitées à la partie du ciel où se meuvent les grosses planètes ; de plus, leur matériel et leur personnel étaient jugés suffisants dans cette entreprise. L’an précédent, à l’automne 1892, des observations préalables au moyen d’une lunette de 0,15 m d’ouverture  avaient permis de fonder des espoirs solides pour l’Astronomie. Et ce malgré une installation précaire et des travaux incomplets.

Un tel projet n’était pas chose nouvelle : déjà, les scientifiques voulaient éviter les inconvénients « de plus en plus sensibles de l’atmosphère des villes » [7] ; il s’agissait de gênes causées par les trop grandes variations de températures, d’humidité, de pression atmosphérique, de vent. Les Américains avaient montré la voie en construisant l’observatoire Lick au mont Hamilton, en Californie. Il y avait aussi ceux d’Aréquipa, dans les Andes péruviennes, du Ventoux et du mont Aigoual. En fait, l’observatoire du Mounier serait le troisième en altitude en France, derrière ceux du mont Blanc – aujourd’hui le refuge Vallot -  et du pic du Midi (2 877 m).

Le projet du Mounier restait quand même d’envergure avec trois bâtiments prévus ainsi qu’une coupole à 2 741 m. Cette coupole métallique sphérique mesurerait 8 m de diamètre et serait mobile sur un chemin de fer établi à la partie supérieure d’un bâti en bois de 4 m de haut, de même diamètre. Elle abriterait sous son toit recouvert de tôles de fer la lunette [8] et son pied qui seraient, comme elle, construits à Paris.

Deux baraquements en bois rectangulaires étaient prévus : le premier  (L : 10 m ; l : 4 m ; h : 3 m) aurait double paroi garnie de varech et serait la maison d’habitation, reliée à la coupole par une galerie de plus de 4 m de longueur. Le second, plus petit et plus simple (L : 5 m ; l : 3 m ; h : 2 m) servirait de dépôt, le cas échéant d’abri pour mulets, et peut-être d’atelier à l’origine des travaux. Il y aurait enfin un atelier de forge pour permettre aux ouvriers de travailler à l’abri.

Le tout devrait être démontable et préalablement essayé en bas du Mounier ou à l’Observatoire de Nice. Chaque pièce ne devrait pas peser plus de 100 kg.

La commune de Roubion céda donc au député BISCHOFFSHEIM, mécène du projet [9], un terrain de 14 000 m² sur le plateau du petit Mounier. L’administration de l’Observatoire privilégia l’acheminement des matériaux depuis Beuil, mais créa pour cela un nouveau sentier, plus large et plus aisé [10]. La fin des travaux, prévue pour le début de l’été 1893, s’acheva effectivement vers la fin de cette saison. L’entrepreneur MAYNARD, de Roubion, réalisa la construction en bois avec célérité et habileté, malgré toutes les difficultés. On creusa ensuite la citerne dans le rocher [11], à l’ouest de la maison d’habitation ; d’une capacité de 49 m3 [12], elle accueillait les eaux de pluie et de la fonte des neiges [13]. Tout était prêt à fonctionner, mais un sinistre allait dévaster la maison d’habitation.

Le mercredi 13 décembre 1893, à 8 h, tandis que M. PERROTIN – directeur de l’Observatoire de Nice - M. PRIN, astronome, et les frères MAYNARD complétaient l’installation de l’intérieur de la coupole, le tuyau du poêle laissé en activité avec du charbon dans la maison mis le feu aux boiseries. Rien ne put être fait pour sauver quoi que ce soit, et les quatre hommes furent contraints à contempler le désastre, impuissants. Ils retrouvèrent des pièces d’or et d’argent fondues, preuve de l’intensité du feu. Ils durent redescendre à Beuil le jour même, n’ayant plus la possibilité de rester sur place ; la neige abondante et leurs chaussures insuffisantes leur rendirent la marche particulièrement difficile, puisqu’ils n’arrivèrent au village qu’à 18 h.

Reconstruction

Par précaution, on descendit l’objectif et le micromètre à l’Observatoire de Nice. Ce funeste destin ne rebuta pourtant pas BISCHOFFSHEIM qui voulut réparer le désastre rapidement. Diverses améliorations allaient être réalisées. On prévit donc une nouvelle maison d’habitation en maçonnerie cette fois, contenant quatre chambres, rebâtie sur l’emplacement de l’ancienne. Ainsi qu’une galerie de 29,80 m de longueur pour la relier à la coupole. D’aucun disent que l’on trouve encore aujourd’hui les vestiges de ce tunnel en pierres sèches, qui était éclairé par plusieurs lucarnes et recouvert d’une chape en ciment protégée par 20 cm de terre pour préserver le ciment de la neige et des fortes gelées. Mais nous ne nous expliquons pas pourquoi de 4 mètres, le tunnel s’allongeait à presque 30 après l’incendie… Soit il y a erreur dans les longueurs, soit ce tunnel reliait la coupole à un autre bâtiment plus vers l’est.

La coupole en toile goudronnée avait également sérieusement souffert des conditions climatiques (le vent emporta un jour la toiture) [14]. On la remplaça par une couverture en tôle galvanisée.

Enfin, une autre réalisation importante et spectaculaire : le téléphone. L’Observatoire ne devrait plus rester isolé, et on le relia à Beuil. Il était aussi prévu de le relier à Roubion par télégraphe. On trouve encore aujourd’hui quelques rares traces de poteaux, morceaux de fil ou isolateurs. Les poteaux suivirent les sentiers pour servir de guides en hiver. Il était aussi prévu de prolonger le téléphone jusqu’à l’Observatoire de Nice pour une communication directe et constante.

Toutes ces améliorations devaient permettre à MAYNARD de rester toute l’année sur place pour surveiller les baraquements et faire les observations météorologiques. Celles-ci étaient transmises dans la journée par dépêches au Bureau Central Météorologique de Paris, c’est à dire par le câble téléphonique de 8 km reliant Beuil ; on pouvait ainsi « correspondre très rapidement avec les habitants du Monnier », selon les mots de CESSOLE.

Recherches scientifiques

Les premiers travaux astronomiques commencèrent en août 1895. Les observations au-dessus des couches les plus denses de l’atmosphère étaient d’un intérêt particulier, car la netteté des images était grande. PERROTIN étudia Vénus, ses disques et sa rotation jusqu’en février 1896, avant d’en faire une importante communication à l’Académie des Sciences. On hésitait à croire que Vénus tournait toujours la même face au soleil, ce qui revient à dire que sa durée de révolution autour du soleil est exactement égale à sa rotation sur elle-même ; mais grâce aux observations depuis le Mounier, il n’y eut plus aucun doute de cette particularité. Mais une des découvertes les plus extraordinaires pour l’époque, réalisée par PERROTIN qui était secondé par l’astronome JAVELLE, fut celle des protubérances ou sortes de renflements brillants émergent dans la partie obscure de la planète, et entre autre la « lumière cendrée de Vénus », sujet d’observation controversé à l’époque.

Selon certains rapports du bulletin du C.A.F., c’est aussi là-haut que l’on mit en évidence l’existence de vapeur d’eau dans l’atmosphère de Mars. Nous pensons qu’il y a ici une erreur et que l’on a inversé Mars et Vénus et, qui plus est, que cette découverte n’est pas réelle [15]. On peut néanmoins avancer que le but spécial de la création de l’observatoire du Mounier fut partiellement atteint dans le courant de l’hiver 1895-96.

Tout cela amena les scientifiques niçois à attacher le plus grand prix à l’existence de cet observatoire, appelé à accroître, selon PERROTIN « dans des proportions inestimables » les moyens dont l’observatoire du mont Gros disposait déjà, pourvu lui-même d’un personnel instruit et zélé.

« Savant infatigable », « éminent astronome », PERROTIN était loué à l’époque pour la clarté de ses explications données à tous, pour sa bienveillance et l’obligeance qu’il avait à montrer les splendeurs du ciel grâce à l’équatorial. On pouvait ainsi visiter l’observatoire, et dans d’excellentes conditions.

Quant aux relevés météorologiques, ils parurent dès mars 1897 dans la Revue Alpine, publiée par la Section de Lyon du C.A.F. A cette époque, la météorologie progressait sensiblement, et l’inventeur de la météorologie télégraphique LEVERRIER la qualifiait de « science d’avenir ». On en était au défrichement par l’enregistrement des données et des observations ; la seconde étape, l’analyse et la compréhension des informations, viendrait plus tard.

On y étudia aussi les orages. En 1899, un astronome très enthousiaste notait à plusieurs reprises dans le même article que l’on pouvait au Mounier mieux que partout ailleurs se rendre compte de leur formation et d’en apprécier les effets. Et il mêlait science et poésie en expliquant que la lumière à ces altitudes a « des propriétés merveilleuses et qui tiennent de l’illusion », et en peignant les couleurs d’un lever et d’un coucher de soleil au Mounier. Ainsi le site a-t-il fasciné beaucoup de scientifiques.

Le gardien MAYNARD

Joséphin MAYNARD, lui, surveillait et entretenait les appareils météo – hygromètres - « à lecture directe » ou enregistreurs fonctionnant en continu. Il relevait et transmettait ainsi les températures [16] à 7 h et 18 h. Toutes ces observations étaient d’une autorité spéciale vu les lieux inhabituels des relevés. La station du Mounier constituait un complément parfait de celle du mont Gros car malgré le peu de distance les séparant (60 km), chacune était sous un climat très différent. Ainsi, Beuil devint célèbre dans les milieux scientifiques dès juillet 1896.

La nouvelle maison d’habitation construite sur les ruines de la précédente était confortable et « très solidement établie ». C’était bien indispensable car la neige atteignant parfois 5 mètres pouvait la recouvrir entièrement [17]. CESSOLE remarquait ce confort dans la nuit du 12 décembre 1895 où il dormit « dans de vrais lits, munis de chaudes couvertures »  - il y avait aussi de la paille disponible - après « une savoureuse soupe au riz, au lard et aux choux », tandis que le poêle chauffait « agréablement l’abri » [18].

Il fallut du courage et de la ténacité à Joseph Silvère MAYNARD pour rester seul avec son chien à la « cabane du Mounier » pendant 25 ans [19]. Pour accéder à ces 2741 m d’altitude, on comptait alors 3 h de marche depuis Beuil, 4 h depuis Péone, et 6 de Saint-Sauveur. Il pouvait et savait accueillir les randonneurs en leur préparant soigneusement des déjeuners « plantureux » [20] et les étonnait par des menus très appréciés. Enfin, membre de l’équipe de l’Observatoire de Nice, il avait une grande compétence scientifique. Ses relevés météo étaient publiés dans les principaux journaux et revues scientifiques de France. Il faisait un travail important d’engrangement pour une science dont on traçait les grandes lignes. Son mérite fut de bien comprendre et bien remplir son rôle.

Il redescendait régulièrement à Beuil où était sa maison. Il prit une série de clichés de la commune, du Mounier et de ses environs, imprimés en cartes postales, qu’il vendait au refuge ; les visiteurs avaient plaisir à envoyer une de ces cartes avec le tampon ovale «Joseph MAYNARD – météorologiste – observatoire mont Monnier », ainsi que celui de la date. Président du syndicat d’initiative de Beuil, il concourut aux débuts du développement du tourisme montagnard dans le sillage de CESSOLE.

Qualifié tour à tour de « brave » ou « excellent » par ce dernier, MAYNARD mourut en 1919. Il avait trois enfants, dont un fils chercheur qui occupa un poste important chez Dassault. A une époque où la population était essentiellement rurale et où les techniques agricoles traditionnelles étaient les mêmes depuis des siècles, MAYNARD fut considéré à juste titre comme un scientifique éclairé en son pays, ce qui valut à ses enfants de bénéficier d’une sorte d’aura bien après sa mort. On lui dédia de son vivant une variété de mollusques terrestres vivant en nombre sous les pierres calcaires du Mounier, à 2 800 m et sur le plateau du Démant à 2 400 m. L’Helix coelata, variété Maynardi était la seule connue en France, vivant sous la neige dans les parties non ensoleillées.

III. Continuité et fin de l’exploitation d’altitude

Les « touristes » (randonneurs), ainsi appelés par CESSOLE, montèrent de plus en plus nombreux au Mounier dont la notoriété croissait. En 1893 et 1894, les membres dirigeants du C.A.F. s’y rendirent en prévision de ces réalisations hors du commun. Deux ans plus tard, le Mounier était la cime la plus visitée du département (123 personnes dont des femmes y allèrent entre août 1895 et avril 1896) [21]. Deux guides muletiers [22] furent nommés à Beuil par la section départementale du C.A.F. CESSOLE envisageait même la création prochaine d’un « chalet-hôtel » [23] non loin de l’observatoire : c’était un projet sérieusement étudié. Il imaginait que cette « station de haute montagne offrirait de réels avantages aux touristes en leur permettant de vivre commodément dans le silence et le calme d’une pareille altitude, d’admirer à loisir un panorama merveilleux et de humer à pleins poumons le grand air des Alpes ». Faire connaître la montagne et en faciliter l’accès fut l’œuvre de l’infatigable chevalier alpiniste, tout en faisant appel aux autochtones experts de la montagne (il bénéficiait du reste d’une grande popularité parmi eux). Ainsi pensait-il à toutes les améliorations possibles, comme, au Mounier, la présence d’une petite pharmacie ou encore une carte plane ou en relief pour informer les voyageurs des itinéraires et surtout des cimes du panorama.

Un second incendie eut lieu le 31 juillet 1910, dont nous n’avons pu trouver nulle relation. L’Université de Paris avait reçu par legs l’Observatoire de Nice et son annexe du Mounier de BISCHOFFSHEIM. Mais après la guerre, le 31 décembre 1918,  elle abandonna les bâtiments du Mounier qui tombèrent en ruine. Le matériel astronomique avait été récupéré au préalable, et on se souvient à Beuil que la lunette aurait ensuite été apportée à l’observatoire du Pic du Midi. Quelques années après, l’ancienne maison de MAYNARD deviendrait un refuge alpin où un fils de MAYNARD serait lui aussi gardien. La structure était restée 25 ans en activité, et cela constitue un véritable exploit dans la durée, après celui de l’édification du tout en un endroit si hostile. Cette entreprise hors du commun permit de faire des découvertes scientifiques notables ; elle permit aussi à des centaines de randonneurs d’y manger, dormir, s’y reposer, et même visiter un véritable observatoire, bien que la maison du gardien n’ait pas pour vocation celle d’un refuge. Et cela permit enfin de faire découvrir la montagne à des sportifs à une époque pionnière en la matière [24].

Michel Fulconis, AMONT

Notes
[1] - Michel FULCONIS, professeur de Langue d’Oc au Collège de Saint-Blaise de Saint-Sauveur sur Tinée, anime depuis de nombreuses années des classes Patrimoine dans le Haut Pays Niçois et tout particulièrement dans le Valdeblore (Article : « Les alpes dans les années 1920 : le mont Mounier »,, Pays Vésubien, 3-2002, pp.106-115)
[2] - La Cimanegra y était écrite « Roche de M. Neigre ». Notons le même sens pour le mont Neiglier dans la Vésubie, qui serait une déformation de « Negrier », avec rotacisme du l et du r.
[3] - Curiosité de la nature, la cime de Pal, non loin de là entre Tinée et Var, a une forme ressemblante à celle du Mounier, et la même altitude (à un mètre près). Plus pointue que ce dernier, on peut imaginer qu’elle ressemble au pic du Mounier qui se serait écroulé.
[4] - Les Italiens firent d’importants travaux géodésiques dans leurs Alpes occidentales en 1877, qui débordèrent en France ; la trame venait jusqu’aux sommets du Mounier et du Tournairet par prétexte d’identification avec d’anciens points fondamentaux de la carte sarde. Des stations géodésiques y furent réalisées en 1878 et occupées dix ans plus tard par le Service géographique. D’autre part, l’altitude 2741 – à l’Observatoire - avait été déduite de 71 observations du baromètre à mercure, faites simultanément à Nice et au Mounier, auxquelles on fit application de la formule de Laplace. Par la suite, elle fut rectifiée à 2 729 m (celle de la cime aussi (2 819 m) ).
[5] - Primitivement, « l’observatoire d’altitude » devait être construit au Tournairet ou à l’Authion, mais le bureau des longitudes, en accord avec les autorités militaires et l’Institut, préféra le Mounier.
[6] - Le 18 novembre 1802, une violente bourrasque provoqua la mort d’un habitant de Roya, Clément MURRIS, âgé de 65 ans. Il perdit la vie dans une tempête au col de Crous, en venant de Péone. Son corps enseveli ne fut retrouvé qu’après 10 jours de recherches.
Le 4 avril 1904, Marius DONADEY, beau-frère de MAYNARD, fut emporté par une violente rafale dans les barres d’Aigue Blanche, en tentant de retenir son béret. Son bâton ferré qu’il planta dans la glace dans un réflexe, se brisa. Il avait 19 ans et faisait partie d’une caravane de 9 marcheurs guidée par MAYNARD qui mena lui-même l’équipe de secours beuilloise alertée le jour-même.
Autre disparition bien plus tard non loin de là, celle du commandant des chasseurs alpins Vallette-Viallard. Une petite colonne et une plaque érigées sur le sentier au dessus du Démant rappelant sa mémoire, fut reconstruite par l’armée en 1993.
[7] - En 1901, Michel GIACOBINI, de l’Observatoire de Nice, écrivait « Les deux observatoires des Alpes-Maritimes (…) se caractérisent surtout par la perfection de leurs instruments et par leur position sous un ciel impeccablement bleu, unique au monde ».
[8] - La lunette avait 7 m de distance focale pour une ouverture de 38 cm – soit la moitié de celle de Nice, la plus grande du monde en son temps - avec « mouvement d’horlogerie et rappel en ascension droite et en déclinaison ». Sa partie mécanique fut des plus ingénieuses. Alliant commodité pratique (légèreté et facilité de mouvement) et grande précision, elle réduisait notablement le poids de l’instrument par un équilibre parfait. Ce sont les contrepoids, d’ordinaire pesants sur un équatorial, qu’on avait réussi à supprimer. La monture équatoriale tout à fait spéciale fut réalisée par M. Gautier. Le pied de l’instrument était disposé de telle manière à permettre plus particulièrement les observations de la zone du ciel dans laquelle se meuvent les grosses planètes, ce qui simplifie beaucoup la construction de la partie mécanique et d’en réduire le poids de façon conséquente. Une zone assez limitée de la partie nord du ciel était exclue d’observation (elle n’était d’ailleurs pratiquement jamais étudiée). Tout cela résultait d’une disposition simple et n’engagea que des frais minimes. L’équatorial portait un micromètre à fil de platine, avec vis micrométrique. Il pouvait recevoir les grossissements suivants : 140, 190 et 270 fois. C’est avec cet instrument que Vénus fut étudiée, donnant des images excellentes et permettant de se faire une idée assez nette de sa configuration.
[9] - Le député BISCHOFFSHEIM s’assurait le vote des populations de montagne en finançant divers équipements. Il créa l’Observatoire de Nice en achetant les 45 ha au mont Gros en 1880. La chose n’avait pas été facile à cause du grand nombre de propriétaires.
[10] - L’itinéraire emprunterait le chemin du col des Mulinés jusqu’au Démant au lieu dit « Tartari », puis monterait non loin du col de Crousette via de nombreux lacets. C’est aujourd’hui le chemin balisé qui mène au Mounier. Il y avait alors à « Tartari » un abri en pierre sèche enchâssé dans le sol pour éviter de trop grandes variations de température, qui servait d’abri en cas de tempête. M. BOURGEOIS, chef de la brigade géodésique de Nice l’utilisa même pour des études scientifiques.
[11] - Selon GARNIER, il existait une source à quelques mètres sous la cime, côté nord, mais CESSOLE ne put la trouver. Il pensa qu’il s’agissait de celle qui sourd dans la prairie de Sellevieille, sous le col de Crousette. Il apprit plus tard d’un vieux berger qui l’avait vue longtemps sa réelle existence ; elle s’était tarie.
[12] - La citerne est toujours là., avec une salle de forme carrée et cimentée dessous un petit puits d’accès. Un vieux berger beuillois nous racontait qu’un 14 juillet pendant la 2ème guerre mondiale, il se trouvait là haut en tant que soldat, et qu’il lui fallut descendre sur l’épaisse couche de glace pour en casser avec le piolet, afin de boire le pastis avec le gardien du refuge.
[13] - Ce n’est qu’en 1938 que le C.A.F., alors gérant du refuge – l’ancienne maison de MAYNARD – fit sceller des barreaux pour descendre et une petite poulie à l’intérieur de la citerne. La date y est toujours inscrite en rouge.
[14] - CESSOLE préconisa l’installation d’un paratonnerre « indispensable en de pareils endroits », d’autant que la foudre s’était abattue un 14 juillet sur le chien du gardien sur la porte de la maison, blessant aussi deux ouvriers travaillant à proximité.
[15] - Nous croyons qu’il y eut confusion dans les rapports du C.A.F. de l’époque : on crut également que ce phénomène rare et éphémère de protubérances se produisait sur Mars, et non sur Vénus en réalité. Ceci amena ces commentaires dans le bulletin du C.A.F. de la Section des Alpes-Maritimes de 1900 : « Après tout, ne serait-ce pas tout simplement des signaux de nos braves martiens ? Nous aimons à le croire jusqu’à preuve du contraire. D’aucun vont rire, mais néanmoins la chose n’est pas impossible et qui sait même, si dans le siècle prochain, les habitants de notre planète ne feront pas à leur tour des signaux à Mars, le clou de quelque exposition. »
[16] - Les températures variaient moins en hiver qu’en été. Il fit jusqu’à – 30° C en février 1901, de nuit. Il y avait à la station un baromètre Fortin et divers thermomètres, des enregistreurs Richard notant les diverses variations de pression (2 baromètres : taille moyenne et grande taille), et un abri météorologique commun à ce type de stations.
[17] - La neige était alors plus abondante que de nos jours, même s’il y avait des variations. En 1896, il y eut 80 jours de neige au Mounier, et sa hauteur variait entre 0,60 m et 4,80 m. Mais ce n’est rien en comparaison des chutes hivernales en 1901 – 1902 et 1902 – 1903 : leurs nombres accumulèrent des couches qui atteignirent sur l’esplanade de l’Observatoire du Mounier jusqu’à 12,50 m de neige ! (Oui : 12,50 m !) Et en 1903 - 1904 au camp des Fourches, près de la Bonette, à  2 248 m, le gardien Joseph GALLEAN était resté emprisonné en tout 3 et 2 jours à l’intérieur à cause de la neige qui lui causa beaucoup de peine pour sortir et voir le soleil ! Et pourtant, selon MAYNARD, cet hiver là n’était pas extraordinaire, simplement au-dessus de la moyenne. De plus, on disait partout qu’il n’avait pas fait froid. Cela dit, pour CESSOLE, le plateau du Petit Monnier était en hiver « converti en un véritable glacier ».
[18] - On utilisa pour se chauffer de la tourbe grossière qui était côté nord de la coupole et de la maison. Elle brûlait assez facilement, sans flammes, mélangée à du bois ou du charbon de terre. CESSOLE s’étonnait de ce gisement en quantité importante « qui ne s’épuisera pas de si tôt ». D’ordinaire en fond de vallée, ce combustible permit à l’observatoire de ne pas faire monter du bois et du charbon en grande quantité. Pourtant, on a toujours retenu chez les Beuillois qu’autrefois, le Mounier était boisé, et même « en grande quantité » selon CESSOLE. On trouvait encore beaucoup de souches à moitié pourries sur ses flancs fin XIX° S. Tout comme le Jarrons, le duc de Savoie ne l’avait-il pas déboisé en 1624 (dans sa partie inférieure) afin de construire des navires à Villefranche ?  En 1898, il restait les traces d’un chemin qui traversait le Jarrons, le Lauvet d’Ilonse jusqu’au col de la Cine, par lequel le bois avait été acheminé.
[19] - En cela, il n’a pas trahi l’origine de son patronyme dont la signification est « force, dureté) – du germanique MAGIN (force, qui se dit en Allemand « macht ») avec suffixe HARD (dur).
[20] - La légendaire frugalité de l’alpiniste était régulièrement mise à défaut dans les refuges, gardés ou pas. Les excursionnistes ne mangeaient pas trop s’ils ne partaient que pour la journée. Mais ils emportaient de solides repas s’ils bivouaquaient à l’abri ; à titre d’exemple, le 20 janvier 1902, au refuge de Nice, CESSOLE et ses amis confectionnèrent une soupe avant de faire honneur à une poularde, différentes conserves et quelques petites friandises, le tout copieusement arrosé de bon vin. Enfin, les repas lors des cérémonies d’inauguration  des refuges étaient de vrais festins.
[21] - Un registre des visiteurs était à l’Observatoire. Leur nombre croîtrait alors d’années en années ; 276 personnes en 1902 dont 154 militaires.
[22] - Michel POURCHIER et Ambroise ROBION.
[23] - La maison restait la demeure privée du directeur et du personnel de l’Observatoire.
[24] - Il existe au moins deux légendes ou histoires liées au Mounier :  le conte du « trésor du Mounier » et les histoires des trésors du lieu-dit « le Trou de l’Or » près de la source d’Aigue Blanche.

 

Mots-clés :
observatoire;
Mots-clés :
astronomie
Site protégé :
sans protection MH
Cote :
06016-ARC-00009
Rédacteur :
AMONT
Bibliographie :
Bulletins du Club Alpin Français, Section Alpes-Maritimes, Nice, à partir de 1893 jusqu’en 1910
Cdt CAZOT Etude sur les Mollusques terrestres et fluviatiles de la Principauté de Monaco et du Département des Alpes-Maritimes, Monaco, 1910
CESSOLE V. De La Neige dans les Alpes-Maritimes pendant l’hiver 1903/1904  monographie
CESSOLE V. De & NOETINGER F. La Suisse Niçoise, éd. Sirius, 1982
COMPAN A. Etude d’Anthroponymie de la Provence Orientale au Moyen-Age, thèse, Paris, 1975.
DONADEY A.Beuil Historique, inédit, Nice, 1898
Manifestation organisée par la Section des Alpes-Maritimes, le 4 avril 1925, en l’honneur de Monsieur Victor de CESSOLE, édité au siège de la section, Nice, 1925
PERROTIN M. Notice sur les titres scientifiques de Paris, 1896
PERROTIN M. Annales de l’Observatoire de Nice, Paris, 1899

URL :
AMONT